Le déplacement des frontières entre travail et temps libre dans le passage du capitalisme industriel au capitalisme cognitif. Le cas du Free Digital Labour

L’essor du capitalisme cognitif et de la révolution informationnelle est allé de pair avec une métamorphose profonde du travail. Le travail cognitif et le capital immatériel semblent aujourd’hui prendre la place jouée jadis par le travail et le capital matériels. La principale source de la création de la valeur se déplace de plus en plus en amont et en aval de la phase de la production directe. L’automation robotique et algorithmique de la production, loin de réaliser l’énième prophétie de la fin du travail, semble mener vers une extension infinie du travail. Ce dernier empiéterait désormais sur l’ensemble des temps sociaux et des interactions sociales des individus. Le modèle du capitalisme des plateformes et du Free Digital Labour constituerait une illustration emblématique de cette mutation.

Par le concept de Free Digital Labour on désigne le travail à la fois gratuit et apparemment autonome qu’une multitude d’individus effectue sur Internet au profit des grands oligopoles du numérique et des data industries. La thèse du Free Digital Labour suscite une vive controverse et est souvent rejetée au moyen de trois principaux arguments : il échapperait non seulement aux critères canoniques du travail salariés, mais aussi à la définition anthropologique du travail vu comme une activité consciente et volontaire orientée vers un but ; se déroulerait dans la sphère de circulation et de la consommation par essence improductive ; enfin ce serait, non le travail, mais le capital immatériel de l’algorithme qui, par un processus automatisé, créerait désormais l’essentiel de la valeur. Notre contribution se propose d’élucider les termes de ce débat et de répondre à ces objections par une mise en perspective historique et théorique des mutations du rapport capital/travail et du concept de travail productif.

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